OneSip
Tous les guides
Histoire·12 min de lecture

Le Manhattan : histoire d'un cocktail de légende

Il est né à New York à la fin du XIXᵉ siècle, dans le sillage d'une invention qui bouleversa l'art du cocktail : le vermouth. Derrière sa simplicité — un whiskey, un vermouth, un trait d'amer — le Manhattan porte une légende tenace, une révolution du goût et un siècle de variations. Voici son histoire.

Un grand bar new-yorkais d'époque, boiseries d'acajou et comptoir de laiton

Peu de cocktails inspirent autant de respect que le Manhattan. Il n'a ni l'exubérance du tiki, ni la fraîcheur du sour : rien qu'un whiskey, un vermouth rouge et quelques gouttes d'amer, remués sur glace et servis dans une coupe. Cette sobriété est trompeuse. Le Manhattan est l'un des tout premiers grands cocktails « modernes », et son apparition marque un tournant dans l'histoire du bar. Pour comprendre pourquoi, il faut remonter au New York des années 1870.

La légende de Lady Randolph Churchill

L'histoire la plus racontée est aussi la plus douteuse. Selon elle, le Manhattan serait né en 1874 lors d'un banquet donné au Manhattan Club de New York, en l'honneur de Samuel J. Tilden, gouverneur de l'État. L'hôtesse en aurait été Lady Randolph Churchill — l'Américaine Jennie Jerome, future mère de Winston Churchill —, et le cocktail créé pour l'occasion aurait pris le nom du club.

Le récit est ravissant. Il est aussi presque certainement faux. À l'automne 1874, Jennie Jerome se trouvait en Angleterre, où elle accoucha de Winston au mois de novembre : elle ne pouvait donc pas présider un dîner new-yorkais. Les historiens du cocktail, David Wondrich en tête, ont depuis longtemps rangé cette version au rayon des jolies fables — de celles que les bars aiment entretenir parce qu'elles se racontent bien.

Les vraies origines : un bar sous Houston Street

Les premières traces écrites du Manhattan apparaissent dans la première moitié des années 1880, dans les manuels de barmen et la presse new-yorkaise. À cette date, le cocktail est déjà connu : il circulait donc oralement depuis quelques années. Le témoignage le plus cité est celui de William F. Mulhall, barman réputé du Hoffman House, qui attribuait la paternité de la boisson à un certain « Black », tenancier d'un établissement situé une dizaine de portes sous Houston Street, dans les années 1860-1870.

La vérité est qu'aucun nom ne peut être établi avec certitude. Le Manhattan n'a pas d'inventeur : il est le produit d'un moment, celui où New York s'est mise à mélanger le whiskey américain avec un ingrédient venu d'Europe et qui allait tout changer.

La révolution du vermouth

Dans les années 1860 et 1870, le vermouth rouge italien fait son entrée dans les bars américains. Ce vin aromatisé, doux et parfumé d'épices et de plantes, offre aux barmen quelque chose qu'ils n'avaient pas : un ingrédient capable d'adoucir et d'assouplir un spiritueux sans l'alourdir de sucre. C'est une petite révolution.

De cette rencontre naît toute une famille : les « cocktails au vermouth ». Le Manhattan en est le membre le plus célèbre, mais il a un jumeau presque exact du côté du gin — le Martinez, ancêtre direct du Dry Martini. Là où l'Old Fashioned représentait l'ancienne école — un spiritueux, du sucre, de l'amer —, le Manhattan incarne la nouvelle : le sucre cède la place au vermouth, plus subtil, plus complexe.

« Le vermouth n'a pas seulement adouci le whiskey : il a appris aux barmen à composer plutôt qu'à corriger. »
Un Old Fashioned sur glace, garni d'un zeste d'orange
L'Old Fashioned, l'ancienne école — un spiritueux, du sucre, de l'amer — dont le Manhattan prend le contre-pied en adoptant le vermouth.

La recette canonique

Dans sa forme classique, le Manhattan tient en trois ingrédients : du whiskey américain, du vermouth rouge et un trait d'Angostura. On remue le tout sur glace — jamais on ne le secoue — et on le sert frappé, dans une coupe, garni d'une cerise. Le rapport aujourd'hui admis est de deux tiers de whiskey pour un tiers de vermouth ; mais les recettes du XIXᵉ siècle étaient souvent plus généreuses en vermouth, parfois à parts égales.

Le choix de la garniture n'est pas anodin : la cerise au marasquin — idéalement une vraie cerise marasca, et non le fruit fluo de supermarché — apporte une touche fruitée qui répond au vermouth. Un zeste de citron, pressé au-dessus du verre, offre une variante plus sèche et plus vive.

Rye ou bourbon ? Le grand débat

À l'origine, le Manhattan se faisait au whiskey de seigle — le rye —, whiskey dominant dans le nord-est des États-Unis au XIXᵉ siècle. Son caractère sec et poivré tient tête au vermouth et empêche le cocktail de verser dans la douceur. C'est, pour beaucoup de puristes, le seul choix légitime.

Le bourbon, plus rond et plus vanillé, donne un Manhattan plus doux, plus accessible, souvent préféré aujourd'hui. Il n'y a pas de mauvaise réponse : le rye pour la structure et le mordant, le bourbon pour le velours. Le débat, lui, ne sera jamais tranché — et c'est très bien ainsi.

La Prohibition et l'exil canadien

L'histoire du Manhattan bascule en 1920 avec la Prohibition. La production légale de whiskey américain s'effondre ; le rye, en particulier, disparaît presque entièrement. Les barmen se tournent alors vers ce qui franchit la frontière : le whisky canadien, plus léger, entré en contrebande depuis le nord. Le Manhattan s'y adapte, et cette habitude lui survivra longtemps après l'abrogation de 1933.

Le rye, lui, mettra près d'un siècle à renaître. Il faudra attendre le renouveau de la mixologie artisanale, dans les années 2000, pour que les distilleries américaines le ressuscitent et rendent au Manhattan son whiskey d'origine. Boire un Manhattan au rye aujourd'hui, c'est goûter à une saveur que la Prohibition avait presque effacée.

La famille du Manhattan

Comme tout grand classique, le Manhattan a engendré une descendance. Changez le whiskey pour du scotch et vous obtenez le Rob Roy, créé en 1894 au Waldorf Astoria et baptisé d'après un opéra à succès du moment. C'est un Manhattan écossais, ni plus ni moins.

Jouez sur le vermouth et les variantes se multiplient. Le « Perfect Manhattan » partage la dose de vermouth entre le rouge et le vermouth dry, pour un résultat plus sec et plus équilibré. Le « Dry Manhattan » remplace entièrement le vermouth rouge par du dry, gagnant en austérité. Quant au Brooklyn, au Bronx et au Queens, ils forment avec le Manhattan la petite famille des cocktails baptisés d'après les arrondissements de New York — mais c'est bien Manhattan qui, le premier, a donné son nom à un verre.

Le préparer aujourd'hui

Un siècle et demi plus tard, le Manhattan n'a pas pris une ride. Sa recette est un modèle d'économie : deux mesures de whiskey, une mesure de vermouth rouge, deux traits d'Angostura, remués longuement sur glace et servis dans une coupe glacée avec une belle cerise. Choisissez un rye si vous aimez le caractère, un bourbon si vous préférez la douceur, et surtout un vermouth de qualité, bien conservé au frais — c'est lui qui fait ou défait le cocktail.

Retrouvez la recette détaillée, les proportions et le pas-à-pas sur la fiche du Manhattan, et explorez les autres grands classiques remués dans notre sélection de cocktails.

À lire aussi

Continuer la lecture

Technique

Le sirop simple : la base sucrée de tous vos cocktails

Sucre et eau, rien de plus : le sirop simple sucre vos cocktails sans un grain. Ratio, cuisson à chaud ou à froid, conservation et variantes, le guide complet.

Histoire

Le Negroni : histoire du plus célèbre des Italiens

Un comte lassé de son Americano, un barman florentin, un trait de gin — et naît en 1919 le cocktail amer qui a conquis le monde.

Histoire

L'Old Fashioned : le cocktail originel

Avant d'être un nom, l'Old Fashioned fut la définition même du mot « cocktail ». Retour sur l'ancêtre dont descendent tous les autres.

Histoire

Le Daiquiri : une histoire née dans une mine cubaine

Trois ingrédients, une plage près de Santiago, un ingénieur américain et un bar de La Havane : la vraie histoire du plus pur des cocktails au rhum.

Histoire

La Margarita : enquête sur une origine disputée

Plusieurs bars en revendiquent la paternité. Mais la vérité de la Margarita se cache peut-être dans un vieux cocktail oublié : le Daisy.

Histoire

Le Martini : la longue marche vers le sec

Du Martinez sucré de 1880 au Dry Martini glacial du XXᵉ siècle : l'histoire d'un cocktail qui n'a cessé de se dépouiller jusqu'à devenir une icône.

Guide

Les six grandes familles de cocktails

Derrière des centaines de recettes se cachent quelques structures. Comprenez les six familles de cocktails et vous saurez improviser avec ce que vous avez.

Guide

Comprendre les six spiritueux de base

Gin, rhum, whisky, vodka, tequila, brandy : ce que chaque spiritueux apporte à un cocktail, et lesquels acheter en premier pour couvrir le plus de recettes.

Guide

Le bar maison : le guide pour bien débuter

Le matériel qui compte vraiment, les verres essentiels, les gestes de base et le garde-manger idéal pour préparer de vrais cocktails chez soi.